Une armée européenne : fantaisie ou projet politique ?

Fou du Droit - octobre/novembre 2015

        L’un des plus vieux projets européens est, une nouvelle fois, mis sur la table. La tentative d’une défense commune en Europe ayant échouée en 1954 avec le rejet de la CED (Communauté Européenne de Défense) par les Français, l’union européenne s’est dès lors  essentiellement bâtie sur des bases économiques. Aujourd’hui, si l’union est l’une des grandes puissances économique du monde, elle reste considérée comme un nain politique. Lors d’un conflit, les états membres sont incapables d’émettre une position commune et forte au reste du monde, ce qui les affaiblit beaucoup. Cet affligeant constat s’explique historiquement par le refus d’une perte de souveraineté de la part des états membres. Ce refus était particulièrement présent chez les gaullistes, en France, qui sont à l’origine du rejet de la CED. Pourtant, si la défense reste encore une compétence exclusive des états membres qui privilégient une simple et hasardeuse coopération, les dirigeants européens prennent peu à peu conscience de l’importance grandissante d’une véritable voix politique pour l’Europe, et donc d’une armée européenne. Jean-Claude Juncker a ainsi, en mars 2015 appelé à la création d’une armée européenne afin de s’affirmer dans la résolution de la crise Russo-Ukrainienne ou encore face à la menace terroriste.

 

Le 2 juin dernier, à Bruxelles, quelques étudiants du Parcours Europe ont pu assister à une conférence de l’Union des Fédéralistes Européens, une organisation supranationale rassemblant les différents mouvements fédéralistes (courants politiques visant la construction d’une Europe fédérale) présents au sein de l’union européenne. Cette conférence avait pour but de débattre sur la politique de défense commune actuelle et sur ses perspectives sur le long terme. Parmi les invités, Ana Gomes, parlementaire européen appartenant à la sous-commission sécurité et défense, Daniel Keohane, représentant le Think Tank FRIDE, le Général Hans-Lothar Domröse, un officier supérieur de l'armée allemande qui sert actuellement en tant que commandant pour les forces interarmées de Brunssum (rattachées à l’OTAN) ou encore Teri Schultz, journaliste américaine couvrant les affaires étrangères relatives à l’UE ou l’OTAN pour CBS radio et NPR.

       

Si concrètement une politique commune de défense n’existe pas encore en Europe, sur le papier, ses bases ont pourtant été lancées.  Le traité de Maastricht, puis celui de Lisbonne mettent en place une politique étrangère et de sécurité commune (article 42 du Traité sur l’Union Européenne) ainsi qu’un haut représentant pour les affaires étrangères incarné dans un premier temps par Catherine Ashton puis par Federica Mogherini. Le haut représentant, aidé par un service dédié aux affaires étrangères, le SEAE (Service Européen de l’Action Extérieure), devait intervenir, négocier et s’exprimer au nom de l’union, mais Ashton et Mogherini ont toutes deux eu du mal à s’imposer face aux états membres et notamment au couple franco-allemand. Ainsi, Lors des négociations entre l’Ukraine et la Russie par exemple, François Hollande et Angela Merkel n’ont pas laissé Mogherini jouer son rôle en intervenant à sa place et en négociant directement avec les différents partis. Il n’existe donc pas de véritable diplomatie européenne. Il y a 28 états, avec 28 armées et 28 diplomaties qui tentent, souvent sans franc succès, de s’accorder. En 2009, le parlement européen a cependant voté en faveur de la création d’une force armée synchronisée européenne (S.A.F.E.) censée être une première étape vers une véritable force armée européenne. Mais là encore, les forces armées des 28 restent indépendantes et on obtient simplement une mobilisation conjointe des différentes forces pour certaines opérations.

 

Lors de la conférence, les invités ont démontré clairement deux raisons à l’inefficacité de la politique commune de défense et de sécurité : un manque de volonté et un manque de moyen. Un tel manque de volonté s’explique pour commencer par l’idée que se font certains états membres de l’union européenne. Il ne s’agit pour eux que d’une option parmi tant d’autre pour s’affirmer sur l’échiquier militaire international. En effet, chaque état peut d’abord compter sur lui même, préférant éviter des alliances embarrassantes, il peut également préférer des alliances plus restreintes que l’UE (le Royaume-Uni et les Etats-Unis sont ainsi étroitement liés) ou il peut choisir de favoriser l’OTAN. Le ministère letton de la défense a ainsi estimé récemment que « l’armée européenne finirait par rivaliser avec l’OTAN » et que certains pays s’efforcent de promouvoir cette idée (NDLR : l’idée d’une armée européenne) dans l’intérêt de leurs fabricants d’armes. Lors de la conférence à Bruxelles, Ana Gomes ou Daniel Keohane ont clairement incriminé l’OTAN qui, pour eux, prend trop de place et empêche les européens de créer leur propre armée et de s’affirmer comme puissance politique et militaire. Les Etats-Unis seraient d’ailleurs les premiers à en profiter puisque l’OTAN leur permet de garder un certain contrôle sur ce qui se passe sur le vieux continent, tout en empêchant l’Europe fédérale de se construire et de les concurrencer.

 

Mais Teri Schultz et le Général Domröse ont expliqué que ce ne sont pas les Etats-Unis qui empêchent l’Europe de se construire. Si les européens avaient la volonté de perdre une part de leur souveraineté et de se lancer dans la construction d’une Europe fédérale et d’une armée européenne, expression ultime de la souveraineté d’un état, alors les américains seraient ravis de pouvoir compter sur une telle force européenne. Les américains aimeraient voir ces deux ensembles puissants, de part et d’autre de l’atlantique, qui s’imposeraient sur la scène internationale. Pour eux, on ne peut incriminer l’OTAN ou les Etats-Unis pour des problèmes internes à l’union. SAFE ou Eurocorps existent, mais le premier est peu utilisé et le second ne concerne qu’une poignée d’états européens, ce qu’Ana Gomes expliquent par un manque cruel d’ambition de la part des gouvernements européens. D’autant plus que les européens, et notamment en temps de crise, profitent de la protection de l’armée américaine via l’OTAN pour réaliser d’importantes coupes budgétaires relatives à la défense. La quasi-totalité des dépenses militaires européennes appartiennent à cinq états : Le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. En effet, aujourd’hui les états européens sont indéniablement faibles militairement parlants. Sur les 28 pays, seuls le Royaume-Uni et la France ont une réelle capacité d’intervention, et l’armée britannique est régulièrement considérée comme une armée auxiliaire de l’US army suite aux guerres en Irak et en Afghanistan. La réduction des budgets militaires traduit également un manque de moyens. Les états ne consacrent déjà que très peu d’argent à leur propre armé alors pourquoi en consacrer à une armée européenne ? En effet, l’armée européenne aurait un coût qui implique un budget européen revalorisé à un tel point qu’il deviendrait impossible de ne pas doter l’UE de ressources propres. Les états perdraient alors le monopole de la fiscalité et la partageraient, à l’image d’une fédération, avec l’UE.

 

                  De manière générale, l’idée d’une armée européenne rejoint implicitement celle d’une fédération européenne. Dès lors, tout dépend de la vision que l’on a de l’Europe. Doit-elle être fédérale ou confédérale ? Les européens ne sont certainement pas prêts aujourd’hui ou même demain à se lancer dans une telle intégration. Or, l’armée européenne en est contingente.

  

 

Laurane CHEDALEUX

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