Ukraine : une nouvelle oligarchie bipolarisée

Fou du Droit - octobre 2014

         En ce moment même, l'Ukraine connaît une situation de guerre civile entre un mouvement séparatiste "pro­russe", apparu en réaction à la "révolte" de la place Maïdan de Kiev, et l'armée ukrainienne. Ces affrontements puisent leurs causes dans une division profonde  et ancienne du pays.


          En effet, dès 2009, le pays connaît une crise entre pro- et anti-­russe suite à l'accord signé par le nouveau président Ianoukovitch (qui vient d'être éjecté du pouvoir) avec le président russe Vladimir Poutine. Cette accord portait sur une baisse significative du prix du gaz vendu par la Russie (30% tout de même) en échange du maintien de la flotte russe (négocié en 1991) dans le port de Sébastopol, situé sur la presqu'île de Crimée, un territoire qui était alors encore ukrainien. Mais depuis le référendum du 16 mars 2014, approuvé par une écrasante majorité de sa population,la Crimée appartient désormais à la Russie. Depuis l'ère soviétique, la Crimée est un lieu de résidence des haut­-placés de l'armée russe et, de fait, la population y parle à 99% la langue russe. En réalité, la partie orientale de l'Ukraine est d'assonance russe, voire même russe d'assentiment. Si la Russie est vue par certains Ukrainiens comme un voisin historiquement hégémonique, elle est pour d'autres un pays frère au côté de laquelle l'Ukraine a combattu le nazisme.
           L'élément déclencheur des événements de la place Maïdan, dit "EuroMaïdan", intervient en décembre 2013. Alors que le président Ianoukovitch s'apprêtait à signer un accord de coopération avec l'Union Européenne, celui­-ci a fait machine arrière pour préférer la coopération économique avec Moscou. C'est alors que le mouvement naît à Kiev. La majorité des manifestants exigeait la fin d'un régime jugé corrompu. En effet, le pays n'est pas de tradition démocratique : une poignée d'homme contrôlait les deux tiers de l'économie ukrainienne sous le régime de l'oligarque déchu Viktor Ianoukovitch. La révolte Maïdan exigeait la fin du système oligarchique, la justice sociale et la démocratie directe. Mais elle a abouti à l'élection d'un nouvel oligarque: Petro Porochenko, dit "le roi du chocolat", un ancien allié du dirigeant déchu. Et lors de l'apparition du séparatisme à l'est, celui­-ci s'est empressé de nommer comme gouverneurs à la tête des régions concernées... des oligarques. Les dirigeants ont changé, mais exercent la même emprise sur la politique nationale en même temps que sur l'économie. En fait, la rapacité du clan Ianoukovitch avait fini par ulcérer les élites autant que la population.

        Un œil pessimiste s'apercevrait donc de l'inutilité du mouvement Maïdan, d'autant plus que sa ferveur pro­-européenne reste à vérifier. Ce mouvement réunissait en fait nationalistes d’extrême-droite, pro-­occidentaux de circonstance, nationalistes libéraux, partisans d’un rapprochement durable avec l’Union européenne et/ou les États-­Unis, ou “clients“ de l’ex-­président Ianoukovitch et des oligarques qui le soutiennent... De plus, il a eut pour conséquence, à l'est du pays, l'auto-proclamation de la République de Donetsk, qui aspire à une séparation du reste de l'Ukraine. La porosité de l'unité des Ukrainiens est due à une différence : ceux de la partie occidentale participent de la culture européenne, fruit d'une longue incorporation à la Pologne puis, pour certains, l'Autriche, alors que ceux de la partie orientale se rattachent à la civilisation russe.
          Andreas Kapeller, spécialiste du sujet, écrivait : « Partout en Europe au XIXe siècle de nombreux groupes ethniques qui n’avaient pas d’État propre, pas de structure sociale complète, pas de langue littéraire autonome et pas de culture de grande civilisation sont devenus des nations. Certains comme les Tchèques et les Finlandais ont rapidement et avec succès mené à bien le processus de construction nationale, d’autres connurent d’importants retards et des rechutes. Les Ukrainiens appartiennent à ce second groupe. Il s’ensuit qu’ils ne sont pas encore à ce jour solidement intégrés en tant que nation et que souvent ils ne sont pas considérés comme tels par les étrangers ».

          En 2008, un sondage de la population posait la question de l'intégration du pays à l'OTAN. 52% des sondés étaient contre, 19% étaient pour un renforcement et 10% pour une accélération. Aujourd'hui, ces différences historiques orientent différemment les affinités des Ukrainiens. Si l'ouest souhaite prendre part au libre­-échange européen, l'est se tournerait davantage vers l'union douanière que Vladimir Poutine souhaite créer avec les anciens pays de la sphère soviétique. En somme, l'Ukraine semble constituer un enjeu géopolitique majeur entre l'Occident (États-Unis et Union Européenne) et la Russie et fait de la Guerre froide une nouvelle réalité. La différence de traitement médiatique est flagrante : des séparatistes nommés "terroristes" dans la presse occidentale, manifestants de Maïdan considérés comme extrémistes nationalistes par la presse russe (ce qui demeure vrai pour une bonne partie d'entre eux)... Moscou suspecte des ONG américaines d'avoir participé à la montée en puissance de Maïdan. Par exemple, l'Open Society Institute, fondée par George Soros (milliardaire et spéculateur américain) aurait financé Svoboda, le parti d'extrême-droite ukrainien. On a par ailleurs vu le sénateur américain Mc Cain et le médiatique Bernard Henri Lévy aller discourir et soutenir sur place Viktor Poroshenko au nom de leurs pays. Une véritable guerre de l'information. Si bien qu'une dichotomie est nécessaire entre les sources de tous bords afin de cerner ce que l'on peut entrevoir de la vérité.
          Enfin, l'Ukraine constitue un enjeu économique majeur pour l'Union Européenne comme pour la Russie, qui subit en représailles du soutien aux séparatistes un embargo économique. Il est donc interdit à la France de livrer aux Russes les navires de guerre négociés par Nicolas Sarkozy, sous peine de subir une "correction" par la justice américaine, comme ce fut le cas pour la BNP Paribas lorsqu'elle n'avait pas respecté l'embargo sur l'Iran et Cuba. Le président Hollande avait alors dû mettre le Traité de libre­-échange transatlantique (Tafta) dans la balance afin que l'amende ne s'élève « qu'à » 9 milliards d'euros, en août 2014. Tandis que la Chine et la Russie ont signé un accord gazier historique (à hauteur de 400 milliards de dollars), Union Européenne et États-Unis préparent un accord de libre échange (Tafta). L'Ukraine avait le choix entre l'offre russe, estimée à 23 milliards de dollars ainsi qu'une baisse du prix du gaz, tandis que l'offre européenne ne dépassait pas 500 millions d'euros.

         Le nouveau président Petro Porochenko du pays a choisi son camp : il a signé l'accord de coopération avec l'Union Européenne le 21 mars 2014. Francis, "la fin de l'histoire", vous disiez ?

 

Vincent JAOUEN

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