Srebrenica, un témoin pour l'Europe

Fou du Droit - décembre/janvier 2015-2016

          Les mots pour désigner les tueries commises en juillet 1995 à Srebrenica sont parfois difficiles à trouver. Consécutif à la dissolution de l’ex-Yougoslavie, ces crimes interviennent dans un contexte de tensions ethniques, politiques et militaires entre les serbes et les bosniaques, mis en minorité par les forces serbes présentes dans la ville. Cette dernière, située non loin de la frontière avec la Serbie, est un point d’enclave stratégique dans la nouvelle guerre qui ronge la Bosnie. Malgré la présence de casques bleus et le statut de zone protégée attribué par l’ONU, les bosniaques vont faire les frais des nouvelles violences meurtrières déclenchées par la division de l’ex-Yougoslavie après la Guerre Froide.

 

Un contexte géopolitique compliqué

 

            Entre 1991 et 1999, l’ex-Yougoslavie (ou l’ex - République fédérale socialiste de Yougoslavie) est ravagée par différentes guerres à caractère nationaliste provoquées par les indépendances nouvellement déclarées des Républiques la composant. C’est notamment le cas de la Bosnie-Herzégovine qui le 1er mars proclame sa souveraineté. Malheureusement, ce nouveau statut se voit contredit par les serbes présents sur le territoire. En effet, la commission Badinter avait refusé de reconnaître l’indépendance du pays tant qu’un référendum n’était pas organisé. Réalisé finalement en 1992, il affirme la volonté d’indépendance des bosniaques et croates mais est boycotté par les serbes représentant près de 30% de la population. Suite à ce désaccord profond, l’armée serbe attaque la Bosnie-Herzégovine le 6 avril 1992, marquant ainsi le point de départ d’une guerre meurtrière qui va durer trois ans.

 

Une atrocité difficilement soutenable

 

            Tout au long du conflit, les forces serbes prennent progressivement le contrôle du flanc oriental de la Bosnie où se trouve notamment Srebrenica. De plus en plus isolée, bombardée régulièrement, la ville est pourtant déclarée zone protégée par l’ONU en 1993 et se voit accueillir nombre de réfugiés fuyant la guerre. En 1995, des Casques Bleus néerlandais sont déployés dans Srebrenica afin d’assurer sa protection mais les assauts serbes, de plus en plus offensifs, ont raison de la ville à la mi-juillet. Entre le 11 et le 17 juillet ont ainsi lieu de nombreuses captures et exécutions de prisonniers bosniaques musulmans, adolescents ou adultes. Parfaitement orchestrées par le général serbe Ratko Mladic, ces exécutions de masse provoquent la mort de plus de 8 000 Bosniaques. Devant l’impuissance et surtout l’inefficacité des Casques Bleus, les forces de l’OTAN interviennent et reprennent progressivement les territoires occupés par les serbes avec le soutien des croates et des bosniaques. Les Accords de Dayton, signés le 14 décembre 1995, mettent officiellement un terme au conflit.

 

Une condamnation à l’échelle internationale

 

            Pour juger et condamner les responsables de toutes ces guerres, un Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie est constitué en 1993. Tous les dirigeants serbes incriminés durant le conflit en Bosnie sont ainsi arrêtés, jugés et condamnés comme criminels de guerre. Ratko Mladic est le dernier à avoir été interpellé, son arrestation n’ayant eu lieu que le 26 mai 2011 soit 16 ans après le massacre de Srebrenica. Néanmoins, les généraux serbes ne sont pas les seules personnes dont la responsabilité a été mise en cause. En effet, le Tribunal de la Haye a estimé le 16 juillet 2014 que l’État néerlandais était civilement responsable de 300 morts à Srebrenica du fait de la défaillance de ses Casques Bleus, présents au moment du massacre, à protéger les habitants.

           

 Récit de Charles Jourdain, témoin des commémorations annuelles

 

          Quels mots pour décrire la Barbarie ? Très peu, ne restent que les images, les regards, les sensations. Que pouvoir exprimer debout dans une cave perdu au milieu des montagnes Bosniennes, dont les murs sont couverts de sang et imprimés d’horreur ? Comment décrire la violente claque et le sentiment imbécile qui vous envahit face à une empreinte de visage ensanglanté ? Comment faire ressentir le temps qui s’arrête, le sentiment que plus rien n’a d’importance, que bien conscient que la barbarie existe, rien n’a d’égal que de la constater. Les hommes sont-ils capables de tout ? Où est-ce que s’arrête la folie destructrice une fois conduite par la haine, la revanche et l’ignorance ?

        Cette guerre oppose des voisins, des membres d’un même club de sport, où des habitués du café au coin de la rue. La voilà la cruauté de la guerre civile, incarnation d’un conflit qui transforme des citoyens en meurtriers, obligés par la nécessité de « choisir son camp » et de rompre le lien social qui unissait auparavant la Yougoslavie. Voilà pourquoi certains Serbes se battront aux côtés de Bosniaques, révoltés par la Serbie, nébuleuse belliqueuse marchant sur un pays sans armée et refusant la confrontation. Encerclée par les forces militaires serbes, le petit village de Srebrenica va vivre en autarcie et coupé du monde pendant plusieurs mois. Rien ne se passe, rien n’arrive, et alors le rien est remplacé par la peur, la faim, l’appréhension ou tout simplement par l’ennuie.

           Srebrenica est également le symbole d’une communauté internationale inefficace, incapable face à la complexité de la situation sur le terrain, perdue dans la gestion d’intérêts religieux, politiques et civils. Cette inaptitude se manifestera par les balbutiements de l’ONU qui intervient pour la première fois afin de garantir une « safe area », même zone qui quelques semaines plus tard sera meurtrie et salie par le sang d’innocents. Les casques bleus néerlandais envoyés sur place seront ensuite laissés bien seuls malgré leurs appels incessants d’un soutien qui ne viendra jamais. Une guerre n’est jamais juste, une guerre ne repose jamais sur les principes manichéens qui s’abandonnent à une rationalité implacable qui claque les esprits. Lorsque le Général Serbe Ratko Mladic entre dans Srebrenica et roule avec ses chars sur la « Safe Area » où des femmes, des enfants, des hommes crient et supplient les casques bleus de les laisser rentrer, eux-mêmes en infériorité numérique et moins puissants, alors il posera un ultimatum qui échappe à toute morale : « Laissez nous tuer tous les hommes et alors les femmes et les enfants peuvent partir, ou alors nous tuerons tout le monde ». L’ONU a choisi. La rationalité implacable et inhumaine a fait loi. Les hommes sont morts. Les femmes sont reparties vivantes, non pas par compassion ou respect de valeurs de droit international, non, désormais des centaines de femmes pleurent et ne peuvent oublier les 8000 victimes. Tous les 11 juillet, elles se souviennent, tous les 11 juillet elles continuent de souffrir. Tous les 11 juillet, des corps sont retrouvés dans des charniers et enterrés. Tous les 11 juillet il faut se souvenir qu’il y a 70 ans nous avons crié et clamé plus jamais ça et qu’il y a 20 ans des innocents ont été décimés dans des chambres noires couvertes de sang. 

 

           Le massacre de Srebrenica restera donc à jamais gravé dans la mémoire européenne. Si certains hésitent encore à le qualifier de génocide, tout le monde s’accorde néanmoins sur un point : il s’agit du « pire massacre commis en Europe depuis la Seconde Guerre Mondiale ».

  

Angèle LIAIGRE et Charles JOURDAIN

 

 

 

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