Parler d'Europe : le poids des mots

Fou du Droit - avril 2015

           Les expressions employées par les politiques et les médias pour parler d’Europe se caractérisent souvent par un manque de rigueur et une tendance à la généralité. Pourtant, les choix de langage ont une importance cruciale lorsqu’il s’agit de parler d’une entité peu connue, et critiquée précisément sur sa complexité.

 

            « Bruxelles rassure les marchés. » ; « Les Européens sont parvenus à un accord avec Athènes. » ; … Les médias foisonnent de ce genre d’expressions dès qu’il s’agit de parler d’Europe. Et lorsque l’on connaît un peu la réalité européenne, ces formules agacent très vite. En effet, elles sont les agents d’une simplification dommageable à la compréhension de l’objet européen. Lorsqu’on parle de l’accord entre les Européens et Athènes, on se situe en fait dans le cadre de la zone euro, et le terme Européens remplace ici le terme exact « Eurogroupe » ! Et lorsqu’on parle de Bruxelles, parle-t-on de la Commission, du Conseil de l’Union Européenne, des commissions parlementaires, du Comité des régions… ?

        Alors, métonymies[1] purement littéraires ou choix de langage simplificateurs relevant finalement d’un véritable défaut d’information ? Replaçons le problème dans son contexte : on ne cesse de critiquer un déficit démocratique européen dû à une trop grande complexité des institutions européennes, et à un manque de communication efficiente dirigée vers les citoyens. Mais quel effet produit par exemple la métonymie « Bruxelles » en lieu et place de la Commission européenne sur le lecteur ou l’auditeur ? Bruxelles la lointaine, Bruxelles la technocrate… Bruxelles où l’Europe décide, sans vraiment que l’on sache comment ni dans quelles institutions. Là est tout le paradoxe d’une critique du déficit démocratique européen qui s’écrirait ou se dirait en mobilisant ce type d’éléments de langage, facteurs de trouble et finalement de désinformation. Or, les articles ou conférences se voulant relancer le projet européen, opèrent très souvent ces choix de langage, qui finalement desservent l’Europe qu’ils défendent.

         Et pourtant, ne faut-il pas, pour bien parler de quelque sujet que ce soit, commencer par appeler les choses par leur nom, surtout lorsqu’on sait le sujet peu connu ? On pourrait objecter que cet usage de métonymies est aussi présent au niveau national, et que cela ne pose pas vraiment problème : « Bercy a décidé ceci… Réunion de crise à Solferino… ». Cependant, ces choix de langage au niveau national ne nuisent pas tant que ça (et encore) à la compréhension, car nous nous trouvons précisément dans un contexte national porteur d’une culture nationale intégrée par les citoyens. Porteurs eux-mêmes de cette culture linguistique politique et sociale, ils sont en mesure de comprendre les expressions qui en résultent. Ce n’est pas le cas lorsqu’on parle d’Europe. La réalité institutionnelle européenne n’est quasiment pas connue, et souvent des élus locaux eux-mêmes. En témoigne une réflexion au niveau des Maisons de l’Europe, visant à mettre en place des formations à destination de ces élus…

         Le véritable défi, lorsqu’on parle d’Europe, c’est de faire preuve d’une pédagogie nécessaire, sans pour autant tomber dans un langage techniciste. Exercice périlleux que peu réussissent. Par ailleurs, les formats journalistiques audiovisuels accordés aux sujets européens, souvent de quelques dizaines de secondes, ne permettent pas l’emploi d’un langage pédagogique.

 

       La solution à ce problème de compréhension, et finalement, de communication, réside peut-être en amont, dans l’éducation. Eduquer à l’Europe pour acquérir cette culture européenne politique qui nous fait défaut, afin de comprendre les raccourcis linguistiques européens. C’est d’ailleurs l’intuition qu’ont eue les lycéens du Lycée Sainte-Agnès d’Angers, qui ont gagné un concours proposé par les Maisons de l’Europe du Grand Ouest en 2014. Le sujet ? Propose ta loi ! Leur proposition ? Que tous les lycéens de l’Union Européenne bénéficient d’un enseignement sur l’Europe, sanctionné par une épreuve au baccalauréat et ses équivalents.  

         Cette réflexion linguistique n’est pas négligeable. Et pas seulement en ce qui concerne la communication journalistique en direction du grand public. Le 26 février dernier, les étudiants du Parcours Europe ont assisté à une conférence d’Olivier Colaitis, Vice-président institutionnel d’Airbus Space & Defence, en vue de se préparer à une simulation de décision européenne. Ce dernier est chargé de faire valoir les intérêts industriels en négociant avec les commissaires et parlementaires européens. Lui aussi pointe un problème de langage. Parler à des fonctionnaires d’éléments industriels techniques, dans un langage technique, cela pose un réel problème de compréhension des enjeux de la négociation. C’est en fait une question de traduction qui se pose lorsqu’on parle d’Europe : traduire la culture institutionnelle européenne dans un langage national ; traduire le langage industriel à destination des fonctionnaires des institutions …

        Au terme de cette investigation linguistique européenne, avouons-le, une crainte surgit soudain. Que devient notre discours sur l’Europe après trois années passées au Parcours Europe ? Riches d’une formation approfondie, ne développons-nous pas un langage techniciste ? Au contraire, ne sachant pas traduire cette réalité technique de manière compréhensible mais fidèle, pour des destinataires peu familiers de l’objet européen, ne tombons-nous pas dans des expressions trop simplificatrices ? Cette problématique réclame sans doute un enseignement communicationnel à intégrer au tronc commun du Parcours Europe, et pour l’instant absent : il ne nous faut pas simplement apprendre l’Europe, mais aussi apprendre à parler d’Europe !

 

Elise RACQUE


[1] La métonymie est une figure de style qui consiste à remplacer un nom par un autre avec lequel il entretient un lien sous-entendu. 

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