Nouvel exécutif européen : la culture du consensus

Fou du Droit - octobre 2014

        "Le consensus, c'est l'aliénation joyeuse."(Jean Bothorel dans "Un Prince, essai sur le pouvoir ordinaire"). Comment expliquer ce phénomène du consensus européen qui a servi cet été à désigner les nouveaux chefs de l'exécutif ?

 

         Il y a dans la notion d'aliénation liée au consensus l'idée d'une douleur, d'un effort en direction de l'autre pour parvenir à un résultat commun. Cette douleur européenne, c'est celle du 16 juillet. Le Conseil européen ne s'accorde pas sur la nomination du Haut représentant de la Diplomatie européenne et du Président du Conseil européen. Chaque État défend ses intérêts : économiques, entre le Nord de la discipline budgétaire et le Sud de la croissance ; politiques, entre un Parti Populaire Européen qui dirige la Commission, et des sociaux-démocrates exigeant un rééquilibrage ; diplomatiques, entre soutiens à l'Ukraine et supposés russophiles (on parle ici du gouvernement italien et sa ministre des Affaires étrangères Federica Mogherini).

          La joie du consensus européen, c'est le samedi 28 août. La joie du consensus intervient quand le processus d'aliénation prend fin, accepté par tous. On peut enfin avancer. L'aliénation du consensus européen est joyeuse, car elle est nécessaire au fonctionnement de l'Union Européenne, cette complexe machine où chaque rouage est en fait un compromis intergouvernemental. Joie donc ! Le Premier ministre polonais Donald Tusk est nommé au Conseil Européen, et la ministre italienne des affaires étrangères Federica Mogherini à la tête de la diplomatie européenne : un libéral de Pologne, pays anti-Kremlin dont l'économie a progressé depuis 2008 ; une femme, (parité oblige), social-démocrate du sud de l'Europe, et dont la politique à l'égard de Moscou était jugée trop conciliante.
         Et finalement ? Les deux principaux postes de l'Union Européenne sont toujours occupés par le Parti Populaire Européen, comme du temps de Barroso et Van Rompuy. Le Conseil européen, cette Europe des commissaires et des compromis entre gouvernements, prime toujours sur le Parlement européen, l'Europe des peuples. Et il empêche le Haut représentant d'exprimer les aspirations européennes d’une voix unie. Il est tout de même intéressant de remarquer que dans ce nouvel épisode de la saga européenne, la diplomatie internationale a joué un rôle majeur lors des négociations. En effet, les tensions autour de la Russie ont orienté les revendications de certains États. La Lituanie était par exemple fermement opposée à la nomination de Federica Mogherini, en raison de la politique du gouvernement italien à l'égard de Moscou. De même, François Hollande n'accepte cette nomination qu'en échange de la désignation de Pierre Moscovici en tant que Commissaire aux Affaires Économiques et Monétaires, à la Fiscalité et aux Douanes. La voix désunie des Européens face à la crise ukrainienne a ainsi joué un rôle majeur dans les tractations pour…la nomination de la Haute représentante, censée incarner la voix unie de l'Union Européenne.

        Ainsi fonctionne l'Europe : sur une logique consensuelle, une culture du compromis nécessaire qui nous vient notamment de Bruxelles et de Luxembourg, loin des clivages français réputés insurmontables. Le 28 août a montré que le consensus était le mode d'action nécessaire d'une organisation internationale inédite dont la devise reste encore et toujours "Unie dans la diversité". Devoir s'unir aux autres divers pour respecter l'essence de cette organisation, n'est-ce pas là l'aliénation joyeuse du consensus décrite par Bothorel ?

 

Elise RACQUE

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