La place de l'islam en Europe

Fou du Droit - avril/mai 2016

 L'Europe est, dans l'imaginaire collectif, bien souvent reliée, d'un point de vue historique uniquement à ses racines judéo-chrétiennes. Elle est de fait devenue le véritable foyer culturel du christianisme même si cette religion est née, comme les autres monothéismes, au Proche-Orient. Le christianisme a longtemps permis de rassembler tous les européens sous un même système communautaire (une foi, une langue, une institution jusqu'à la Réforme et, bien au-delà, des croyances et des références communes). Le Christianisme s'est propagé, depuis Rome et l'Europe, grâce à ses missionnaires partout dans le monde. Si le christianisme a connu de nombreux déchirements, et si les Européens se sont usés à tenter d'unifier l'Europe sous une croyance et un culte uniques, le christianisme reste une référence centrale de la (ou des) civilisation(s) européennes(s).

          L'Islam de son côté est d'abord lié, de notre point de vue au Proche et au Moyen- Orient, ainsi qu'au Nord de l'Afrique. Né en Arabie, il s'est rapidement et durablement installé de l'Atlantique à l'Indus. Même s'il est très largement présent à l'Est de l'Afrique et en Asie. Dans l’esprit des Européens, l'Islam est d'abord et surtout proche-oriental et maghrébin.

      Néanmoins, le contexte actuel fait que l'Islam occupe une place de plus en plus importante en Europe, du fait des migrations, de la mondialisation et des échanges culturels. En 2007, le nombre de musulmans pratiquants était estimé à 16 millions dans les 27 pays de l'Union européenne selon l'Observatoire de l'Union Européenne. En parallèle, le contexte de crise, économique, politique et démocratique, a réveillé des courants nationalistes. Le nationalisme allant souvent de pair avec une intolérance, parfois très violente, envers la différence culturelle, le nombre d’actions xénophobes, racistes et islamophobes a explosé, et davantage encore depuis les actes terroristes survenus en France en janvier et novembre 2015.

        La méfiance envers l'Islam quant à elle, est-elle simplement liée à la peur d'une perte d'identité culturelle en Europe et à la peur de la violence d'un «Islam Radical» ? On voit celui-ci (à travers les médias) s'étendre via l'auto-proclamé «État» Islamique (Daesh), Boko Haram ou l'AQMI (Al-Quaïda au Maghreb Islamique), ainsi que bien d'autres courants «islamo-terroristes» qui font preuve d'une violence extrême dans des pays d'Afrique tel le Nigeria, le Niger, le Cameroun, le Mali ou le Tchad, ainsi qu'au Moyen-Orient où la Syrie est devenue un champ de mine et un champ de ruines et de désespoir ou encore en Libye. Aussi, ce courant « radical » touche de plus en plus de jeunes européens issus parfois de l'immigration mais pas forcément. Ces conversions plongent beaucoup d'Européens dans le désarroi, la tristesse, la peur, la colère et une profonde incompréhension.

       Les actions violentes de ces radicaux en Moyen-Orient et en Afrique du Nord provoquent des mouvements de fuite des populations présentes sur ces territoires vers les pays limitrophes et un nombre toujours plus important de migrants frappe aux portes de l'Europe pour demander refuge, abris et aide.

       Une question se pose pour l'Europe au sujet de leur accueil : menace t-on l'identité culturelle en accueillant une plus large part de migrants ? Certains, comme Robert Ménard, ont ainsi proposé de faire dans l'accueil une différence, un tri, en fonction de l'appartenance culturelle des migrants. Cette proposition bafoue l'éthique et le rôle de protecteurs des Droits de l'Homme que veut assumer l'Europe.

La réflexion se porte à l'échelle des institutions, des États, des communautés et des individus. Comment comprendre la source des amalgames pour éviter un rejet de ceux qui constituent une part même de nos nations et de notre culture aujourd'hui ?

 

       Des questions historiques, politiques, des problèmes d'intégration et d'identité culturelle sont alors posées dans le cadre de débats et de conflits virulents et dans le contexte de crise économique. Aussi, que peut-il se passer au niveau culturel, un choc et des affrontements entre la religion musulmane et la culture occidentale ou bien un enrichissement mutuel ?

Les échanges de l'Europe de culture judéo-chrétienne (mais aussi agnostique, laïque ou athée) avec les cultures de l’Islam remontent à l’émergence de celle-ci. Le prophète musulman Mahomet (Muhammad/Mahomet) a eu plusieurs correspondances épistolaires avec l'empereur byzantin Héraclius qui régnait durant cette période, l'invitant à se convertir à l'Islam. L'empereur a refusé, et afin d'endiguer l'avancée des guerriers musulmans sur son territoire, il a provoqué la bataille du Yarmouk, qui voit gagner les forces musulmanes venues de Syrie sous le commandement du grand chef Khalid Ibn al-Walid. Cette bataille contribue à l'émergence d'un nouvel imaginaire européen envers l'Islam, comme puissance dangereuse, conquérante et dominatrice.

        Constantinople a ensuite longtemps été convoitée par les Arabes et les Perses islamisés, comme porte de l'Europe et ville chrétienne sacrée (la deuxième Rome). En 674 et en 717 l'empire Byzantin est victorieux, mais les Musulmans conquièrent l'Afrique du Nord et convoitent bientôt l'Espagne. Ils prennent Séville, Tolède et tout le Sud de la péninsule ibérique, alors nommée «terres Al-Andalus», l'Andalousie. Au VIIIe siècle, ils sont victorieux sur les Wisigoths, et arrivent en 732 à Poitiers, où ils sont battus par les troupes de Charles Martel. L'Europe, qui fut conquérante et dominatrice pendant l'Antiquité romaine se voit désormais subir cette « invasion ». L'Empire Ommeyade, centré autours de Grenade, est pourtant reconnu aujourd'hui pour sa tolérance, son art, son architecture et ses larges connaissances techniques et médicales. L'apport culturel de « l'émirat de Cordoue » restera alors dans la culture occidentale, ainsi que l'origine (arabe) de nombreux mots présents dans notre lexique en témoigne. La péninsule ibérique devient alors une interface avec l'Orient.

        L'islam d'Espagne demeure jusqu'en 1492, date de la fin de la Reconquista (chute de Grenade) des catholiques. Les nouveaux maîtres de l'Espagne soumettent les musulmans dans la violence, par de nombreux pogroms, massacres et des conversions forcées, qui les poussent à fuir en Afrique du Nord. Ceux qui restent, qu'ils se convertissent ou non, sont discriminés et opprimés. La religion musulmane se transmet et s'étend en Afrique et en Asie, via la vente d'esclaves venus d'Afrique subsaharienne convertis, des missionnaires, et des courants migratoires.

Plus tard, la colonisation menée par les États européens, a été l'occasion de rapports de force entre les cultures européennes chrétiennes et de multiples États de confession musulmane. En Afrique du Nord et en Afrique sahélienne, les Européens imposent leur autorité à une population qui reste attachée à l'Islam. Les deux grandes guerres mondiales du XXe siècle menées par les Etats européens ont vu le recrutement forcé de soldats issus des colonies. L'armée française de 1914-1918 et les troupes de la France libre ont compté de nombreux soldats musulmans qui ont partagé les tranchées et les combats de soldats métropolitains le plus souvent chrétiens. Après 1945, la décolonisation des pays d'Afrique du Nord s'est faite dans une opposition identitaire brutale, comme on peut le voir à travers la violence de la guerre d'indépendance en l'Algérie (un peuple, une langue, une religion) qui a nuit aux rapports culturels entre les deux belligérants.

        Mais si dans l'Histoire on retient majoritairement les périodes de conflits, de violence, de rapports de force et d'animosité, les relations entre les cultures européennes et musulmanes ont aussi été de natures différentes. Des liens commerciaux (via la route de la soie) ont forgé les relations euro-musulmanes, tandis que de longues périodes de tolérance et de paix ont existé (on retiendra la ville d’Istanbul comme siège de tolérance) à travers l'histoire.

 

        Aujourd'hui, les rapports sont complexes. La mondialisation et un recul de la religion plus important en Occident permet ou espère la paix totale entre les différentes cultures pour une cohabitation et un enrichissement mutuel. Les notions de laïcité, d'intégration et de tolérance ont connu un réel progrès depuis une soixantaine d'années, voyant avec elles l'arrivée sur les marchés de nouveaux produits, la construction de nouveaux lieux de culte... Cependant, à cette évolution s'opposent différents courants nationalistes et réactionnaires, hérités des rapports douloureux qu'on pu avoir historiquement l'Europe et la religion musulmane. Ces crispations identitaires dénoncent une perte d'identité culturelle en Europe. L’État rentre lui aussi dans des débats virulents autours de ces questions d'intégration, comme par exemple en France sur la notion de laïcité, particulièrement autour des questions du voile, des programmes scolaires et de la nationalité (double nationalité, déchéance...).

       Ces débats excitent et exacerbent les opinions conservatrices radicales en faveur d'un repli sur soi, et sont sujets à la récupération politique et à la transposition sur le plan social, provoquant alors des réunions d'individus autour de points de vue fermement opposés. Ceux ci, relayés parfois maladroitement ou de façon intéressée par les média, favorisent la stigmatisation et la création d'amalgames, provoquant un sentiment de rejet pour les populations musulmanes en Europe et de l'extérieur. « Nouvelle croisade », « djihadisme », un « conflit Occident-Islam » sont autant d’expressions ressassées et relancées.

Cela a une véritable influence sur certains Musulmans d'Europe, qui, se sentant rejetés, rejettent leur propre européanité et vont parfois jusqu'à se « désintégrer», se replier sur une identité qu'ils définiraient comme avant tout musulmane voir anti-occidentale, certains étant prêts à entrer dans l'affrontement. Cet anti-occidentalisme peut être plus radical encore chez des néo-convertis, issus ou non, de familles musulmanes.

     Cela a créé des troubles internes dans la ou les « communauté(s) » musulmane(s), par la remise en cause de certains principes. En outre, certains musulmans, subissant une stigmatisation, vont se réconforter dans un Islam radical instrumentalisé politiquement, et instrumentalisant, car celui-ci apporte des solutions violentes à un sentiment intense de rejet.

      Pour apaiser les conflits, la solution pour les États européens semblent être de prôner une tolérance à la religion musulmane de même qu'à toutes les autres religions, tout en redéfinissant et en réaffirmant une notion de laïcité équivoque et en travaillant à un vivre ensemble. L'intégration doit être permise par les institutions étatiques, les organisations territoriales et les communautés sociales et religieuses, et enfin par les individus mêmes, de quelque confession qu'ils soient. Il faut apporter des réponses et des solutions pour assurer un vivre ensemble apaisé et une vie sociale égalitaire par un travail individuel et institutionnel, afin d'intégrer chacun dans une même identité culturelle. Enfin, l'Europe doit apporter une réponse juste à la crise des migrants, à son niveau d'union et au niveau étatique, afin d'endiguer toute dérive sociale et politique, et de jouer son rôle de protecteur des droits de l'Homme. 

 

Heloïse POSNIC et Sabrine BENMOUMENE

 

Nos réseaux